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  • Andrée Gine

(2/2) Femmes & Cabarets : libération sexuelle ou objectification. Témoignages

Mis à jour : mars 30

Notre table-ronde du 9 mars réunissait quatre femmes-artistes-danseuses pour tenter de comprendre si les cabarets étaient synonymes de libération sexuelle ou d'objectification.

Leo Poldine, danseuse et cofondatrice de Smart Tease

Jess Bennett, danseuse soliste au Crazy Horse

Scarlett Baya, ex-dance captain au Paradis Latin

Eden Weiss, danseuse et cofondatrice de La Flaque

Cette soirée était animée par Julie Marangé de Feminists of Paris (merci mille fois encore à elles) et André Gine de L'Armée des Roses.

(Re)découvrez la partie 1 pour vous remettre dans le contexte !



de gauche à droite : André Gine de L'Armée des Roses, Leo Poldine de Smart Tease, Jess Bennett du Crazy Horse, Scarlett Baya du Paradis Latin, Eden Weiss de La Flaque, Julie Marangé de Feminists of Paris.



Les intervenantes se présentent et répondent à cette question : quelles étaient leurs motivations pour se lancer dans le burlesque/cabaret ?


· Leo Poldine a toujours fait de la danse mais ne se sentait pas à sa place. Le regard de ses camarades et ses professeurs sur son corps et sur ses formes ne correspondant pas aux critères longilignes l’ont insupportée. Et pourtant, elle avait l’envie de découvrir la danse. Elle découvre alors le cabaret burlesque, un milieu qui accepte tous les corps, tous les genres, toutes les personnes. Ces valeurs, elle décide de les transmettre à son tour et d’accompagner des artistes, en cofondant la troupe Smart Tease, qui se produit à Paris tous les trois mois au café culturel Bonjour Madame, en proposant des ateliers autour, et en se produisant sur des scènes internationales.

· Jess Bennett est Britannique. Elle se forme à la danse classique et se destine au métier de danseuse. Jeune adulte, elle est en séjour à Paris et découvre la revue du Crazy Horse par hasard. Elle tombe béate d’admiration devant ces femmes puissantes et libres dans leur corps, dans leur mental. Leurs corps sont sublimés par la scénographie. Quelques mois plus tard, elle décide d’assumer sa sensualité, auditionne et rejoint la troupe de cette maison, sous le nom de scène Taïna de Bermudes. Depuis 9 ans, elle rayonne sur la scène parisienne mais est aussi en tournée dans le monde entier avec la troupe du Crazy Horse.

· Scarlett Baya est danseuse professionnelle depuis 8 ans. De formation classique et moderne au conservatoire, elle a déjà travaillé avec Kamel Ouali dans des comédies musicales. Il lui propose de le rejoindre à nouveau pour la création de la revue L’Oiseau Paradis, qu’il dirigera au Paradis Latin. Si elle n’est pas à l’aise avec l’univers du cabaret, elle lui fait confiance et connaît sa capacité à détourner et renouveler un genre. Il la convainc et elle rejoint la troupe en tant que dance captain, cest-à-dire danseuse principale après la meneuse de revue, ici Iris Mittenaere.

· Eden Weiss est graphiste, et travaille en sous-sol, sans lumière du jour, dans un univers très masculin. Allégorie de son esprit : elle a besoin de sortir, de sortir de son corps, d’exploser. Elle recherche une pratique physique et artistique qu’elle découvre auprès de Juliette Dragon. Faute de moyens, elle est contrainte d’arrêter. Son amie Jeanne lui propose alors de créer son propre cabaret : ainsi naît La Flaque en 2017, cofondé par trois amies, pour un cabaret burlesque à l’esprit ouvert et bienveillant.

· André Gine : après 15 ans de danse classique et moderne, elle découvre le french cancan auprès de Monika Knap et s’intéresse à l’histoire qui entoure la naissance de cette danse. Après 2 ans de dates en France, elle cofonde L’Armée des Roses avec Antoinette Marchal, association ayant pour but la médiation féministe à travers le prisme du cancan et proposant des performances de cancan dans des endroits inattendus.

Voient-elles le cabaret comme un outil d'empouvoirement?


· Leo Poldine : Le cabaret burlesque est clairement un outil politique, permettant de montrer d'autres corps, d'autres performances, et une grande liberté de création. N’ayant pas de cadre défini et définitif, tout peut y être inventé et montré.

· Jess : Être danseuse au Crazy Horse lui a appris à apprécier ses qualités, à assumer sa sensualité, et à apprécier son unicité. Les solos permettent à chacune de le vivre et le ressentir à sa manière, et elles ont une grande liberté au sein de chorégraphies. Elle se sent plus belle que jamais sur scène, elle s'y épanouit, et ne s'est jamais posé de question, parce que justement elle n'a ressenti aucune pression et le fait en totale liberté.

· Scarlett : Elle ne se sentait pas à sa place dans un cabaret traditionnel à faire du french cancan par exemple, mais les chorégraphies finalement ont été créées pour chaque fille, adaptées selon chacune. Elle éprouvait de la gêne au début d'être sur scène autant dévêtue, mais c’est l’expérience qui lui a appris à dominer cette peur, ainsi que l’esprit de troupe et le soutien du chorégraphe.

· Eden Weiss : Le cabaret burlesque représente la liberté d'assumer son corps, d'en faire un outil politique, au sein d’un espace bienveillant d'expression sur tous les sujets. Elle a fait un numéro sur le harcèlement de rue, mais aussi sur le deuil. Enfin, sur d’autres sujets plus légers et joyeux aussi !

Perçoivent-elles les cabarets et le burlesque comme dédié au regard de l'homme? Comme sexiste?


· Jess : Elle n’a jamais vraiment senti le regard de l’homme. Selon elle, il y a beaucoup de respect au Crazy Horse, lieu où les codes sont très établis, à l’exception de certaines nationalités qui ne connaissent pas l'univers et sont surpris. Elle trouve même qu’il y a aujourd’hui plus de femmes que d’hommes dans le public, de femmes qui viennent entre amies pour profiter du show.

· Scarlett : Elle établit le même constat que Jess sur le public avec des codes bien intégrés, tout en racontant quelques anecdotes de façon dont elle a recadré des hommes ivres aux propos déplacés depuis la scène avec des regards mitrailleurs… !

· Leo Poldine : Elle ne le ressent pas parce que le public essentiellement féminin, et globalement il sait ce qu'il vient voir. Cependant, le spectacle a lieu dans des bars, des lieux qui ne sont pas dédiés au cabaret burlesque, ce qui laisse donc la possibilité d'avoir des gens qui arrivent là par hasard et qui n’ont pas les codes. Les personnes dans la salle se chargent alors d’assurer le bon déroulement.

· Eden Weiss : Selon elle, on n'est pas plus emmerdée sur scène que dans la rue ! La Flaque filtre l'entrée à ceux qui sont inscrits et dans tous les cas il y a deux personnes par soirée qui sont chargées de s'occuper que la représentation se passe bien, qui fait de la pédagogie avec les personnes qui manquent de respect et les invitent à partir au besoin.

· André Gine : Elle a un rapport encore différent au public. Elle a d’abord dansé sur des contrats privés, pour des comités d’entreprise ou des congrès. Le public, essentiellement masculin, n’a pas la démarche de se rendre dans un cabaret avec les codes qu’il implique. Les danseuses sont mêlées au public pour les repas, et la proximité est très grande. Les propos et les gestes sont déplacés. C’est pour cette raison qu’elle a arrêté. En décidant de danser dans la rue, elle coupe l’herbe sous le pied des harceleurs. Elle s’humanise sous leurs yeux, et initie un dialogue constructif pour changer leur regard dans un espace public et fréquenté. C’est une manière de reprendre le pouvoir tout en faisant de la pédagogie.

Les cabarets traditionnels ont des critères de sélection. Voici les pré-requis pour auditionner au Crazy Horse :

Afin de passer l’audition, vous devez répondre aux critères suivants : + 18 ans Taille : entre 1,68 et 1,73 m Longueur des jambes requise par rapport au buste = 2/3 – 1/3 Distance entre les deux pointes des seins = 21 cm Distance entre le nombril et le pubis = 13 cm Une formation en danse classique et un certain « Je ne sais quoi »


Que pensent-elles des critères de sélection ? Est-ce que c'est pesant d'avoir une taille, un poids imposés ?


· Scarlett : Dans le cas de L’Oiseau Paradis, Kamel Ouali a réussi à imposer des danseuses qui n'avaient pas la taille minimale requise pour danser au Paradis Latin, mais qui avaient une personnalité artistique dont il ne voulait pas se passer. En revanche, on leur a tout de même demandé de perdre un peu de poids. En tout cas, elle n’a pas senti ce poids.

· Jess : Au Crazy Horse, il y a la volonté de préserver l'unité de la ligne, avec des costumes identiques, le besoin d'être à la même hauteur, la perruque Crazy, aussi à cause des réglages lumière. Mais la diversité s’exprime dans les solos. De fait, toutes les couleurs de peau sont acceptées, tous les types de cheveux. A noter aussi que le Crazy Horse a une histoire particulière et a créé des revues autour de la pulpeuse Dita Von Teese, de la chanteuse trans Conchita Wurst ou encore de Viktoria Modesta, artiste amputée d’une jambe. Le Crazy Horse valorise aussi la représentativité de toutes les femmes avec toute leur diversité dans ses danseuses permanentes.

· Eden Weiss : Dans le burlesque, il n’y a aucune contrainte, avec de la place pour toutes et tous, tant que le propos est artistique. On y trouve du burlesque, du boylesque, des drag queens et des drag kings. Elle fait elle-même partie de la SCEP, société communautaire des effeuilleurs parisiens, qui viennent interroger la masculinité.

· Leo Poldine : Elle confirme que tous les types de corps, tous les genres sont représentés et c'est pour cette raison qu'elle s'est intéressée au burlesque.

Se sentent-elles discriminées en tant que danseuse de cabaret ? Quel est le regard de l'autre porté sur ce métier ?


· André Gine : Elle note des réactions de surprise sur le cancan, et une mauvaise compréhension du geste. Elle explique donc à chaque fois sa démarche politique. Elle déplore aussi un fantasme permanent subi depuis l’adolescence, à l’annonce de sa pratique de la danse à savoir ce regard lubrique qui accompagne un « ah, tu dois être très souple alors… ». Ces propos sont violents et dégradants, d’autant plus à un âge si jeune.

· Leo Poldine : Pour Leo Poldine, certains comprennent, d'autres non. Le burlesque et l’effeuillage souffrent de beaucoup de préjugés. Certains ont du mal à franchir le cap de venir voir, et pourtant, sont unanimes après être venus, ne sont pas gênés de la voir dénudée.

· Jess : L’entourage ne la juge pas forcément. Mais dans ses relations avec les hommes, le cliché "tu dois beaucoup sortir, être en boîte tous les soirs, boire, draguer, etc." est très présent. Alors qu'en fait après le show, il est 1h30 et c'est tisane, Netflix et dodo. Elle a besoin d’avoir une hygiène de vie irréprochable, de pratiquer le sport (yoga, boxe, danse) tous les jours pour être en forme.

· Scarlett : Elle se sent discriminée en tant que danseuse de façon générale. Beaucoup réduisent son métier à une passion. Mais il s’agit bien d’un travail, d’années de formation douloureuses, de sacrifices, d’heures de répétition et d’un salaire également.

· Eden Weiss : Elle n’est pas plus discriminée comme danseuse que comme femme !! Elle ressent le besoin de segmenter sa vie, elle choisit à qui elle révèle « sa double identité », pour ne plus subir les commentaires désagréables. Elle n’a plus d’énergie pour la pédagogie auprès de ses collègues au quotidien par exemple.

· Leo Poldine : En réaction aux propos d’Eden Weiss, elle revendique justement le choix d'assumer, pour que ce soit les autres qui s'éduquent et changent leur regard, et que ce ne soient plus les femmes/danseuses qui s’excusent d’être ce qu’elles sont.

La communication des cabarets passe aujourd’hui par les réseaux sociaux, et chacune d’entre elles a notamment un compte Instagram sur laquelle elle poste des photos de scène, donc des photos d’elle dénudée. Quelle est la réception du public ? Sont-elles beaucoup interpellées, harcelées, bodyshamées, slutshamées ?


· Eden Weiss : Elle n’est pas plus harcelée nue sur Instagram qu’habillée dans la rue. Sa réaction est l’agacement mais aussi une forme de pédagogie permanente pour démontrer le sexisme ambiant.

· Leo Poldine : Contrairement à la rue, pour Instagram on a le temps de digérer l'information et de réagir après pour trouver la bonne réponse. Mais encore une fois, il s’agit de faire de la pédagogie, c’est aux femmes de prendre en charge le problème du sexisme.

· Scarlett : Elle reçoit également des messages déplacés, mais elle a appris à se blinder. Pour elle, c’est le physique qu'elle choisit de montrer, et pas sa personnalité. Elle arrive à dissocier les deux. Il lui arrive de répondre pour tourner en ridicule le harceleur, pour que la gêne change de camp.

· Jess : Elle n’a aucune réaction, ça ne l'intéresse pas. Elle a beaucoup de messages également, mais les ignore, elle assume sans prêter attention au regard des autres. Elle pointe aussi qu’elles reçoivent souvent des messages de gratitude de la part d’autres femmes qui découvrent grâce à elles de nouvelles façons de s’assumer, de se valoriser.



Toutes renchérissent sur ce point et sur le côté empouvoirant pour les autres femmes et pour elles-mêmes de ce genre d’échanges.

Des questions viennent de la salle pour demander si les formations en danse prennent aujourd’hui en compte la question de regard des autres et du regard sur soi ; de la formation de syndicats de danseu.r.se.s.


Scarlett Baya et Jess Bennett racontent qu’elles n’ont eu aucune formation de ce genre au cours de leur cursus, qu’elles l’ont découvert seules. André Gine pointe avec Scarlett le fait que les cursus ont jusqu’ici été assez violents, on demande énormément au corps, un effort permanent dans des mouvements qui ne sont pas respectueux de la physionomie, une violence mentale pour répondre à l’injonction de la minceur. C’est une réalité et aucune des danseuses présentes n’a jamais entendu en cours de danse qu’il fallait être bienveillant avec son corps, qu’il fallait l’écouter et le respecter. Quelques voix dans des ballets français ont dénoncé cette violence, et Benjamin Millepied a tenté de modifier l’accompagnement des artistes au sein de l’Opéra de Paris, mais a été remercié très rapidement…

Scarlett Baya déplore aussi une cohésion au sein du mouvement des danseurs et danseuses. Mais ce statut, rappelle André Gine, est très vague et ce terme regroupe des artistes de toutes les disciplines, employés dans des cadres très variés avec chacun leur particularité. Il est donc difficile de faire corps et de se sentir des points communs. Globalement, il y a aussi une omerta dans ce monde, les seul.e.s ayant pris la parole sont les artistes de l’Opéra de Paris, en faisant grève pour défendre leur régime spécial prévoyant une retraite à 42 ans. Une danseuse présente dans la salle rappelle qu’il s’agit d’un régime qui ne concerne qu’eux et que les autres danseurs ne sont absolument pas concernés. C’est pourquoi Scarlett a repris une formation au Cours Florent, et cherche dès maintenant à se diversifier en tant qu’artiste et que Jess a lancé son concept de workshops Crazy Sexy You, qui accompagne les femmes dans la découverte de leur féminité.

Autant de questions qui pourraient être le sujet d’une prochaine table ronde... Vous êtes partant.e.s ?!



Merci encore à Julie Marangé pour cette carte-blanche, aux intervenantes pour leur confiance, à la MIE pour son accueil et à toutes les personnes présentes lors de cette soirée !



De gauche à droite : Leo Poldine, Eden Weiss, Julie Marangé, André Gine, Jess Bennett et Scarlett Baya

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