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  • Andrée Gine

DANSE & FÉMINISME - part 1

l'entrée dans le XIXème siècle avec Fuller, Duncan et De Saint-Point


« De tout son corps émanera une intelligence radieuse, apportant au monde le message des pensées et des aspirations de milliers de femmes. Elle dansera la liberté de la femme. » Isadora Duncan



DÉFINIR LA DANSE

  • Art de s’exprimer en interprétant des compositions chorégraphiques

  • Suite rythmée et harmonieuse de gestes et de pas

  • Mouvement du corps exécuté en cadence, à pas mesurés, et au son d’instruments ou de la voix.

Voici les définitions assez limitatives que proposent les dictionnaires du mot “danse”. Si la danse peut en effet être un art, si elle est un moyen d’expression pour celui qui l’exécute, elle ne saurait se cantonner à une vision aussi orthodoxe. Quid de la danse sans musique ? Quid de l’improvisation ?

Bref, tant que l’humain vit, la danse existe. En ce qu’elle permet d’atteindre des états de transe, la danse a longtemps été un acte cérémonial, permettant de communier avec les dieux, de se donner de la force et du courage.

Puisque l’on a peu d’informations sur les évolutions successives de la danse jusqu’à la Renaissance, on considérera que la danse s’institutionnalise à partir du XIIème siècle, avec l’apparition et la codification de danses baroques et de ballets.

Au début d’un XXème siècle héritier de décennies de luttes sociales, d’expérimentations politiques, et notamment de tentatives de libération de la femme, de nouveaux courants de danse apparaissent en France. A travers trois figures de la danse que sont Loïe Fuller, Isadora Duncan et Valentine de Saint-Point, découvrons trois visions de l’art, trois visions du corps de la femme mais aussi trois visions du féminisme.

Le point commun de ces trois femmes est leur refus des conventions, des codes imposés par une danse classique rigide, qui utilise les corps des femmes de manière brutale comme outil du récit. Cette danse-là est celle des jambes au-dessus desquelles reste un buste et une colonne vertébrale maintenus, fixes. Elles s’éloignent aussi des costumes, à savoir des tutus et des corsets, mais aussi des pointes, “chaussons” de torture des danseuses. Elles seront des femmes indépendantes, des leaders, elles mèneront leur vie, gèreront leur carrière, dirigeront des troupes et fonderont leur propre pédagogie.



  • LOÏE FULLER : une icône symboliste par l’effacement de la figure humaine

Loïe Fuller (1869-1928) est une danseuse américaine et est une des mères (oubliées) de la danse moderne. On occulte trop souvent qu’elle a révolutionné les arts de la scène par sa vision novatrice de la lumière, de la scénographie et de la mise en scène.

Elle crée à New-York en 1892 la Danse Serpentine. Cette danse est un succès. Elle vient ensuite en France et se fait embaucher aux Folies-Bergères. Le succès est immense. Le public l’acclame et la réclame (malgré de nombreuses tentatives d’usurpation) et “La Loïe Fuller” devient une icône auprès des symbolistes.

Lorsque Loïe Fuller tente de définir la danse, au travers d’écrits en français rassemblés dans son ouvrage, elle emploie les champs lexicaux de l’émotion et de l’organique. Elle écrit notamment :

“Pour atteindre la perfection, la danse ou mouvement doit provenir d’un développement de liberté absolue en expression. Le mouvement donné, fait et refait à temps donné, tant beau soit-il n’est que réflexion de la vérité. [...] La même danse vue et revue devrait être comme la feuille d’un arbre, jamais tout à fait pareille”.

Loïe Fuller met en avant la liberté du corps dansant. Elle est d’ailleurs l’une des premières danseuses à refuser de porter un corset (avec Jane Avril). Elle parle du rythme intérieur comme cadence de la danse, et non de musique, qui serait une limite au mouvement.

La particularité de Loïe Fuller réside bien en l’abandon de l’anthropomorphisme par le dessin de ces formes abstraites. Ce sont finalement presque davantage les voiles qui dansent, autonomes et autosignifiants, comme le décrit Giovanni Lista. “La danse Serpentine permet d’assister à l’advenir de la forme et à sa mutation constante, à son renouvellement ininterrompu, à ce processus sans fin de création et recréation permanente qui est le symbole même de la vie. Elle ne propose rien d’autre qu’une métaphore scénique du thème de l’ontogenèse”. Elle recourt aux miroirs pour démultiplier les effets, au verre pour travailler les faisceaux ainsi qu’aux éclairages électriques et de couleurs. Pour sa Danse Serpentine, Loïe Fuller se drape d’une jupe longue de plusieurs mètres et fait danser ces voiles. Elle invente des mouvements précis auxquels correspondent un éclairage précis, et se place au centre de la scène, sur un carré de verre, éclairée par en-dessous mais aussi par les côtés.

La danse de Loïe Fuller ne se veut pas, ou en tout cas ne s’autoproclame pas féministe, et pourtant, on peut la considérer comme telle. La volonté de représenter une idée, une émotion qui transcende le genre, qui transcende l’interprète ; la possibilité de n’être plus vue comme une femme qui danse mais comme une oeuvre en soi, non genrée.

“Je ne sais pas ce que j’ai fait , j’ai seulement fait ce que je ressentais”




  • ISADORA DUNCAN : l’incarnation de la liberté

Isadora Duncan (1877-1927) est une danseuse et chorégraphe américaine. Elle est considérée comme la mère de la danse moderne et fonde trois écoles de danse en Europe. Elle donne à la danse davantage de liberté, de spontanéité et de spiritualité en prônant un retour aux figures de la Grèce Antique.

En 1902, Isadora Duncan rallie l’Europe. Après un bref passage dans une compagnie de danse new-yorkaise qui ne lui correspond pas, elle se fera embaucher par Loïe Fuller, qui lui ouvrira les portes des salons des capitales européennes. Elle s’installe alors à Paris.

Jugeant contre-nature les mouvements rigides et les chorégraphies strictes et codifiées de la danse classique, Isadora Duncan cherche à développer davantage de spontanéité. Elle laisse place à l’improvisation, à l’écoute intérieure.

Influencée par la mythologie grecque, elle développe son propre univers artistique. Si Loïe Fuller osait danser sans corset, Isadora Duncan franchit un cap en dansant pieds nus, vêtue de tuniques dans le plus pur style de la Grèce Antique, de voiles presques transparents recouvrant partiellement son corps. Cette tenue lui permet une grande liberté de mouvements mais aussi de mettre en avant le corps et sa beauté.

Sa danse tend vers le dionysiaque, comme le définirait Nietzsche, c’est-à-dire le lâcher-prise, l’inspiration incontrôlée. Duncan abandonne la forme pour laisser la primauté au corps. La sensualité et la bestialité prennent le dessus en se mariant au rythme intérieur. Elle quitte la raideur et la verticalité de la colonne vertébrale associée à la danse classique, et comme Fuller, va plus loin dans sa recherche de l’horizontalité, dans la rondeur des formes et des courbes que peut produire le corps dansant. Elle s’abandonne, se suspend, crée aussi de l’éphémère.

Cette démarche à cette époque (mais sans doute à la nôtre également) est considérée comme féministe et engagée, parce qu’Isadora Duncan considère la danse académique, le ballet, comme le lieu symbolique de la contrainte du corps des femmes, et qu’elle défend la liberté la plus pure de la danseuse dans son expressivité.

« s’il est une chose que symbolise mon art, c’est bien la liberté de la femme, et son affranchissement du carcan des conventions » Isadora Duncan





  • VALENTINE DE SAINT-POINT : la Métachorie comme outil pour les forts

Valentine de Saint-Point (1875-1953) est une écrivaine, chorégraphe, journaliste, poète, peintre française. Elle défend des idéaux féministes et est une figure majeure de la Belle Epoque.

La danse que Valentine de Saint-Point défend s’éloigne, comme pour Fuller et Duncan, des danses où le corps est au service d’une narration, d’une histoire comme dans la plupart des ballets encore représentés aujourd’hui. Elles considèrent que le corps ne doit plus être au service de la musique et de l’histoire, mais plus justement, doit être une écriture corporelle. Mallarmé le décrit parfaitement “la danseuse n’est pas une femme qui danse [...]  mais une métaphore résumant un des aspects élémentaires de notre forme, glaive, coupe, fleur”.

Valentine de Saint-Point met au point ce qu’elle nomme la Métachorie.

Ce qui distingue Valentine de Saint-Point des deux autres, en dehors du fait qu’elle est chorégraphe et non danseuse, que la danse qu’elle fonde est une théorie et non une école, c’est la conscience qu’elle a de la nécessité du féminisme, de la distinction entre sexe et genre. En tant qu’écrivaine et journaliste, elle s’engage et réfléchit à la nécessité d’intégrer la pensée féministe dans la danse.

D’une certaine manière, elle s’inscrit en contrepoint de l’univers défendu par Isadora Duncan, et globalement, s’oppose à ses contemporaines. Alors qu’Isadora Duncan revendique une féminité, une sensualité, Valentine de Saint-Point revendique une danse paradoxale.

Selon elle, dans un premier temps, le corps doit s’effacer au profit de l’esprit. Elle se soulève contre son époque où seuls les hommes seraient capables de pensées. A chaque idée exprimée correspondrait une forme géométrique traduite par le corps, les bras et les jambes, en masquant le visage et les détails du corps qui sont liés aux sentiments. On est très loin du lâcher-prise d’Isadora Duncan, chaque geste est intellectualisé.

Dans un second temps, le corps de la femme doit prendre sa place, mais selon une perception bien particulière. Elle réfute un corps chaste, faible et dédié uniquement à la maternité. Valentine de Saint-Point estime que la luxure représente les forts et abat les faibles, et que ces qualités ne dépendent pas du genre féminin/masculin mais des individus selon l’idée de Nietzsche qui classe les Forts et les Faibles.

La danse cherche donc à mettre en exergue la sexualité puissante, virile, guerrière des femmes. Elle distingue l’amour, les sentiments des désirs charnels qui s’expriment. Elle va à l’encontre de la morale de l’époque, notamment dictée par l’Eglise.

Qu’on cesse de bafouer le désir, cette attirance à la fois subtile et brutale de deux chairs qui se veulent, tendant vers l’unité. (...). Ce n’est pas la luxure qui désagrège et dissout et annihile, ce sont les hypnotisantes complications de la sentimentalité, les jalousies artificielles, (...), tout le cabotinage de l’amour”.

L’homme a jusqu’ici asservi les femmes en niant leur virilité, en leur ôtant leur capacité de luxure. Elles ont ainsi été aliénées, et Valentine de Saint-Point, avec la Métachorie, souhaite redonner aux femmes leur dimension héroïque, sensuelle, instinctive et érotique.







Références :

Loie FULLER, Ma vie et la danse, L'Oeil d'Or, Paris, 2005, 177p..

Isadora DUNCAN, Ma vie, Gallimard - Folio, Paris, 1999, 446p.

Adrien SINA, Feminine Futures : Valentine de Saint-Point - Performance, danse, guerre, politique et érotisme, Les Presses du Réel, Paris, 2011, 512p.

Véronique DE LA FUENTE, Valentine de Saint Point 1875-1953 : Une poétesse dans l'avant-garde futuriste et méditerranéiste, Editions des Albères, Paris, 2003, 253p.

Irène OMELIANENKO, Isadora Duncan ou l'art de penser sa vie, Une vie une oeuvre, France culture, le 17/12/2016

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